Détails d’un coucher de soleil – cut-up

 

I-

Il a trop bu, le bel étranger

Il a trop bu et le chemin de la maison chancelle, se balance entre les tilleuls et tourne le coin de la rue.

Il a trop bu et il est tout sale. Il a perdu un bouton de son pantalon neuf. Sa cravate à rayures s’échappe d’un col dur frangé d’or.

De l’autre côté de la rue un homme surgit du terrain vague…, un halo de cheveux rouges sortis de sa casquette à visière verte. Il a une moustache grise retroussée et martiale.

Le bel étranger lève encore le pied et se fige

« – Je suis venu vous apporter de mauvaises nouvelles. Voilà une lettre. Vous allez être reconduit… »

 

à partir de la nouvelle détails d’un coucher de soleil – Nabokov

II-

Au coin de la rue,

dans la terne obscurité, le vent a troué la brume

Un vent aveugle et sauvage

On entend les aboiements mélancoliques d’un vieux chien décrépit

 

Au coin de la rue

Une pâleur exquise monte dans le ciel de la nuit

Un tilleul en pleine floraison s’éveille et agite ses branches

Au beau milieu d’un silence flamboyant

Un violon infirme déchire les derniers rêves

 

Au coin de la rue

La lumière couleur de feu patauge dans les flaques

Le brasier du ciel illumine la pente des toits métalliques

– Plus d’abîme livide

Les rayons du soleil transpercent les buissons de lilas

Un parfum monte

 

Au coin de la rue

Un vieillard maigre dort, épuisé

Les mains serrées sur une chemise toute trempée

à partir de la nouvelle L’orage – Nabokov

III-

C’est le genre de douceur qui arrive sans bruit, après une nuit glaciale. Une lumière tranquille filtre à travers un abat-jour de soie rose. A la fenêtre, les reflets d’un jour naissant indifférent aux déceptions absurdes. Tout est silence. Tu es rentré. Penché sur la première page d’un carnet bleu, tu joues avec la partie à moitié déchirée. Je sors de ma chrysalide. J’ai attendu ce moment si longtemps ! Je me déploie, me déplie, me remplis d’air. Je respire. Bonheur presque humain

à partir de la nouvelle Noël – Nabokov

IV-

Une ardeur avide embrasse les ventres. Il fait nuit. Un train passe. L’homme est un peu ivre. Ivresse du désir. La jeune fille exhibe le ruissellement le long de ses bas couleur de pêche. Elle est putain. Il l’adore et condamne. Inspiration, expiration – danse corps à corps pleine de grâce.

C’est toujours la même chose. Il aime la regarder et voit ses yeux drôlement fardés. Il aime mêler sa solitude aux balancement de leurs corps. Il est parfaitement heureux. Il place le bonheur dans la courbure des lèvres mouillées de la jeune fille pas si innocente…

à partir de la nouvelle Lettre qui n’atteignit jamais la Russie – Nabokov

V-

L’heure était tardive

Une femme parcourait les rues sans vie. Elle se mit à chuchoter et pivota sur place. Un homme, comme fou, une perruque châtain sur la tête, apparut. Il portait dans ses bras des galets. Il était pressé. Tout à coup elle vit sa silhouette noire filer dans une ruelle tortueuse. Elle s’enfuit à toute vitesse. Elle glissa à plusieurs reprises, se cogna à des lampadaires. Le boulevard. Une place. Le portail aux croisillons tout déformés. La maison aux briques roses. Une fenêtre allumée. Elle resta là sans rien dire. Elle était arrivée, les oreilles bourdonnantes et les pieds en feu. Elle entra, referma le rideau de la fenêtre et se coucha sur le divan vert. De la chambre, un hurlement, un cri horrible d’une force viscérale. Elle découvrit assis sur le lit tout défait, un vieux monsieur écarquillant des yeux effrayés. Elle ne dit rien, ramassa une perruque et des galets posés près de la fenêtre, et ouvrit toute grande la porte. L’épreuve était terminée

à partir de la nouvelle le retour de Tchorb – Nabokov

VI-

Dans une brasserie, devant la maison où habite le compagnon favori d’Otto, un couple observe le gamin. Il ouvre une drôle de petite fenêtre. Il y a quelque chose qui s’approche. Quelque chose de vieux, jaune et noir, un uniforme orné de boutons brillants – comme un individu déguisé pour un bal masqué. La femme tremble légèrement. L’homme la regarde, la fixe, traverse la salle et referme d’un coup sec la fenêtre. Derrière la vitre les ténèbres engloutissent le visiteur du soir. La femme appuyée sur ses coudes regarde l’intérieur de la brasserie et les deux gros camionneurs assis à une table. Leur proximité ne la perturbe pas. Son compagnon soupire et grince à l’intérieur. Comment lui faire comprendre qu’il y a une chose dont il est sûr, leur futur ensemble… sans intérêt.

à partir de la nouvelle Guide de Berlin – Nabokov

 

 

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