L’élude

Nous ne sommes pour ainsi dire que ténèbres, tout ce 

qui nous reste, ce sont les souvenirs et aussi l’espoir qui s’est 

pourtant affadi, qui continue de pâlir et ressemblera bientôt 

à une étoile éteinte, à un bloc de roche lugubre 

Jon Kalman Stefansson – Entre ciel et terre
 

 

Un ciel noir et de longues trainées ouatées. Les goélands se sont tus de bonne heure. Une soirée particulièrement froide de décembre, loin de tout. Le silence accable la blancheur immobile de la campagne. Devant le refuge chargé d’une épaisse couche de neige, un homme. Il est assis sur le banc de bois qui fait office d’accueil. Il fume. Il est arrivé. L’heure de la fuite n’est plus. Il semble épuisé. Avant, il s’appelait Paavali F. Paavali signifie « l’homme au bâton, celui qui frappe » en finlandais. Et il a frappé…

Maintenant… Que reste-t-il à l’homme qui a frappé ? Qui a frappé sous le coup de la colère ! Que lui reste-t-il en terme de confiance ? de raison ? de libre arbitre ? de liberté ?  Il s’est condamné à l’errance, silhouette grise dans les brumes de l’hiver … la détresse, amertume qui ronge les entrailles… la rage, la rage, la rage … elle a soutenu les muscles, les tendons, le squelette, la moindre parcelle de son corps accablé pendant la longue fuite glaciale de l’exil… la honte… il est comme les autres… je suis comme eux… comme ceux qui se foutent de la vie… un broyeur de vie… son cerveau lutte… il n’arrive plus à penser… et ce sang… ce sang qui se répand sur la neige autour de la tête de B. et qui dessine un disque écarlate… une auréole de saint… une auréole démoniaque…

Maintenant Paavali s’appelle Trausti… Trausti Kjartanson. C’est écrit sur le passeport que lui a procuré Evrard. Il va vivre en Islande, dans le landsvæðun de Vestfir.

Dans l’unique pièce du refuge, il a posé ses affaires à la hâte. Besoin de fumer dans le froid, dans la nuit, dans le silence. Demain, tout à l’heure, on vient le chercher. Evrard lui a dit « je m’occupe de tout, ne réfléchis pas, fais ce que je te dis et ça ira ! » Evrard c’est son frère. C’était… !  C’était le frère de Paavali. Maintenant il s’appelle Trausti, il n’a pas de frère… officiellement

Depuis un mois Trausti est installé dans le village de Djúpavík, derrière l’usine désaffectée d’exploitation du hareng, à l’abri du vent qui s’engouffre dans le fjord. Le voisinage est réduit à cinq maisons colorées habitées toute l’année et un hôtel tout neuf ouvert l’été. L’hiver le lieu est pratiquement inaccessible. Ici il n’y a aucune clémence, ni dans les éléments qui se déchaînent régulièrement, ni dans le cœur de Trausti.

Ses journées sont rythmées par d’interminables marches le long de la côte pendant lesquelles il ramasse du bois flotté pour le feu. Une fois par semaine il descend à Drangsnes, il se baigne longuement dans les pots d’eau chaude naturelle face à l’océan, va chercher le courrier dans l’unique boutique qui sert à la fois de supérette, de poste, de café et de lieu de rencontre. Son courrier ? Une lettre d’Evrard qui se résume à quelques nouvelles laconiques et de l’argent. Il fait ses achats. Quand le temps le permet il part à la pêche avec le voisin – ils ne sortent pas du fjord, les jours sont trop courts et l’océan les bouscule souvent, ce qui ne gêne pas leur conversation, le voisin est aussi taiseux que lui.

Ses nuits sont des pages d’écriture et de ratures, il a perdu le sommeil depuis longtemps, il fréquente des mots qu’il jette fébrilement dans un carnet. Il cherche ceux qui se cachent dans le silence noir de la nuit, ceux qui pourraient apaiser ses cauchemars. Le jour la marche, la nuit l’écriture. Le jour, s’apaiser. La nuit, extraire la lie. Il a promis à Mataleena qu’il reviendrait. Mais il sait qu’il ne reviendra pas. Le retour ne fait pas partie de son vocabulaire. D’autant moins que cette nuit il en a décidé autrement. Il ne reviendra pas. Quelle que soit l’issue.

Il avait ruminé cette idée en finissant la vaisselle de son repas frugal. Par la fenêtre de la cuisine dansait une lueur. Les vents solaires soufflaient leurs présages. Une aurore boréale splendide, sans aucune timidité, comme un signe. Un long rideau s’étirait dans le ciel. Un rideau vert fluorescent. Il ondulait et laissait apparaître la noirceur de ce qu’il était censé cacher. Trausti avait enfilé sa lourde veste en peau de mouton, était sorti sur le pas de la porte, et s’était roulé une cigarette de tabac brun. Devant l’hôtel Kjartan et Karlotta tout emmitouflés prenaient des photos du ciel. Heureux, c’était le mot qui leur collait à la peau. Il y avait entre eux une belle complicité, ici, au bout du bout du monde ! Ils avaient échangé quelques grognements amicaux à travers l’air glacial de la nuit. Trausti avait pensé à Mataleena. C’était la dernière fois qu’il pensait à son désir pour elle. Il ne lui avait rien dit. Rien dit du meurtre. Parce qu’il s’agit bien d’un meurtre. Sans préméditation certes, mais d’un meurtre tout de même. Il est bien placé pour le savoir en tant qu’avocat.

Un projet s’était dessiné sur les plis mouvants de l’aurore boréale. Il devait rester ici. Travailler à l’hôtel durant la saison touristique, Karlotta le lui avait proposé. Et devenir écrivain. C’était ce rêve qu’il voyait inscrit dans la lumière verte. Et c’est ce rêve qu’il a commencé à réaliser pendant les longues nuits d’hiver

C’est le mois de mai. Trausti aime les journées sans fin sur le fjord. Les champs de neige se rétrécissent. Tout coule. Tout se fond dans l’océan. Partout la magie de la lumière.  Ce matin, il est parti de bonne heure accompagné par le vent froid du nord. Il n’a pas traîné dans les pots d’eau chaude. Il a besoin de papier, sa première nouvelle est terminée. Il veut la recopier avant de la faire lire à Kjartan et Karlotta. A Drangsnes le magasin est tout juste ouvert. Il est le premier.

Dans le colis d’Evrard, une brève lettre : « Tout est arrangé. Ils ont un coupable. Tu peux revenir, Mataleena t’attend. Juste un service à te demander. » Dans le colis d’Evrard, emballée dans du papier journal, une arme à feu. Et la photo d’un homme. Et une adresse.

 

 

 

 

 

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