Quand tombe le vide

Une infinie possibilité d’incipits

I – premier incipit possible

Vendredi 16h. C’est l’heure de la sortie. Le chaos ordonné des foules désemplit les lieux d’activités. Les chaises sont empilées, comme on empile des prières qui ne servent plus à rien, interdites d’accès. J’attends ton coup de fil qui ne vient pas. Je n’aime pas attendre. Tout le monde le sait, mais pas toi. Toi, tu es un architecte de l’embrouille. Tu laisses couler le temps des autres, il t’appartient. Tu te fiches de savoir que la date d’ovulation est périmée, que commence la grève des tramways, que les urnes ont craché du venin, que les enfants ne sont plus des enfants, ou que Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature en 2011, un des plus grands poètes suédois traduits dans le monde est décédé jeudi 26 mars d’une attaque cérébrale à l’âge de 83 ans. Encore que, je suis sûre que cette dernière information, tu te ferais fort de la commenter à grand renfort de citations. Tu peux être flamboyant quand tu veux. Et retors !

Vendredi 16h20. J’attends encore une minute et si tu n’arrives pas, je fous le camp. Je veux rester de bonne humeur. La descente du fleuve en bateau… Les grandes marées… La marée du siècle… Tu ne fais plus le poids… Je peux y aller sans toi

II – deuxième incipit possible

Elle écrivait. Elle était barrée. L’écran de l’ordinateur n’était que l’interface entre l’univers qu’elle construisait mot à mot et l’atelier dans lequel elle travaillait. Ses doigts s’appliquaient sur le clavier à transcrire des images. ses images. Dehors, le temps changeait.

Le paysage se mit à bouger.

Les arbres étaient agités. L’atmosphère s’emplissait de vagues sonores sourdes. Le vent montait en puissance. Elle ne sortit de sa fiction que lorsqu’une pluie furieuse s’abattit sur le jardin qui lui faisait face, derrière la baie vitrée. Les éléments se déchaînaient. La peur s’insinuait en elle, entre le sternum et le larynx. Une onde mettait en avant l’existence d’organes qu’elle avait l’habitude d’ignorer. Fascinée et pétrifiée, elle analysait cette sensation. Elle voulait la maîtriser. Elle ferma les yeux. L’onde se fit plus présente. Le cœur plus rapide. la respiration plus courte. C’est le bruit ! se dit-elle. Elle ouvrit les yeux et se boucha les oreilles au moment où le paysage d’habitude si paisible était pris de fureur. Les arbres gesticulaient. La pluie « colèrait ». Les genêts, les rosiers, les forsythias tout se tordait, tout se tourmentait. Mais elle ne ressentait plus les perturbations, plus la peur.

III – troisième incipit possible

Ce n’était qu’un enfant. Il avait l’insolence fière accrochée à sa dégaine de paumé. Il entra dans une cabine téléphonique désaffectée pour se mettre à l’abri. Un vent glacial venu de la mer balayait la rue. Il fuyait le camp. A bout. Il était arrivé depuis une semaine. Depuis une semaine il ne mangeait pas à sa faim. Depuis une semaine il n’avait pas pris de douche. Depuis une semaine il supportait le regard concupiscent d’hommes complètement déjantés qui trainaient ici depuis des mois en quête d’un peu de réconfort. Depuis une semaine il subissait le mépris et la haine des anciens. Il ne faisait pas bon d’être du dernier arrivage. Le point de convergence des rancœurs et des frustrations se focalisait sur leur groupe. La fragile solidarité des anciens n’existait que contre les nouveaux arrivants.

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