Reflets dans la fenêtre du salon

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Le vent du nord soufflait ; dans le grésil et les nuages sombres, pendouillaient comme des langues, des lambeaux de soleil. Des oiseaux blancs débarquaient le temps d’une bourrasque et emportaient mon regard au-delà de la houle. Ingunn était allée se relaxer dans les hot pots municipaux. Je repensais à ce qu’elle m’avait lâché la veille sous l’emprise de l’alcool. Cette fille que je croyais connaître un peu. Cette fille commençait à me déranger. Elle cachait quelque chose de sinistre, j’en étais convaincu. Dehors la brume jouait au-dessus de l’ile de Grimsey. La marée était basse. Le moral aussi. Je n’aimais pas être déstabilisé. Ici moins qu’ailleurs. Loin. Loin de tout repère réconfortant. Le vent forcissait et mon humeur faiblissait. Et mon amour ? Qu’était-il devenu ? Juste un flot d’algues rouges emmêlées, gluantes, à la merci des courants de la marée. Ingunn avait voulu venir jusqu’ici. Elle avait insisté. Insisté lourdement. Comme si sa vie en dépendait. Des souvenirs qu’il faut que je vérifie, avait-elle dit. Elle avait fermé les yeux, ses longs cils bruns reposés sur des pommettes saillantes rosies par la gêne. Elle avait esquissé un timide sourire. Et moi j’avais dit  » pourquoi pas ? »

 Le voyage avait été long de silences. Elle avait conduit, très attentive à ne commettre aucune entorse au code de la route. Une pluie froide et obstinée nous avait accompagnés. Les lignes du paysage dégoulinaient sur les fenêtres de la voiture. Les couleurs humides brillaient sous le ciel anthracite. Palette de mille nuances de verts et de jaunes, celle de la fin de l’hiver.  J’étais avec elle et je croyais que nous étions heureux. Ce n’était qu’une aptitude à se contenter du calme apparent, la peur d’affronter la complexité des relations avec conflits et compromissions. La lâcheté moyenne d’un individu moyen. Et elle avait dit.

Elle avait dit « il faut qu’on parle… on ne peut pas rester comme ça, à faire semblant… ça fait six mois qu’on est ensemble et tu ne m’as jamais posé de questions sur mon passé. Toi, tu es transparent. Moi, je ne le suis pas…  Je ne sais pas où je vais »

Comment je l’avais rencontrée ? Dans le bistro à Reykjavik où je travaillais. Mon islandais n’était pas sans accent, et la première fois qu’elle était venue, qu’elle était entrée pour se réchauffer avec une boisson chaude, elle s’était moquait gentiment de moi. Elle était jolie. Des yeux gris en amande, la peau claire, les cheveux rouges, coupés courts comme ceux de Jean Seberg dans « à bout de souffle », pas très grande mais perchée sur de drôles de chaussures multicolores à gros talons hauts. Elle était restée une partie de la matinée ne sortant que le temps de griller une cigarette. Elle lisait en anglais un livre de Murakami, Kafka on the shore. Je connaissais. Entre deux services je venais m’assoir à sa table. C’était simple. C’était apaisant. Un jour, elle m’a invité à venir écouter un concert dans la cathédrale. Tout y était clair. L’espace, la musique, elle avec moi ou plus exactement moi avec elle. Je n’entendais que les notes légères qui coulaient depuis les tuyaux longs et fins de l’orgue gigantesque. Aucune gravité ne m’atteignait. Ma tête s’emplissait de mots jolis comme coquelicot, lobelia, mélomane ou vol-au-vent. Des mots dont la musique est charmante.

Mais là, maintenant, derrière la baie vitrée de la maison, face à la mer sombre, je n’entendais que des mots bruyants, des mots-crécelle, qui m’arrachaient à la douceur des rêves. Dehors le vent s’emballait.  Les eiders se mettaient à l’abri de la petite digue de pierres noires. Le ciel s’était obscurci. La mer se couvrait de lames d’écume. Ingunn n’était pas revenue. Les reflets dans la fenêtre me renvoyaient l’image transparente d’un garçon dépassé par les événements, les épaules basses, la tête appuyée sur la vitre et les bras ballants .  Je ne l’attendais plus. Je commençais à comprendre. A comprendre qu’elle était partie. Qu’elle n’avait pas pu se dévoiler. Dévoiler sa violence. Elle la dévoilait en partant. En partant sans rien dire. Me laissant au bout du bout du monde, seul devant cette journée qui n’en finissait pas, cette journée sans nuit.

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